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Julien Soulié: «Le latin et le grec permettent de penser le monde d’aujourd’hui»

ENTRETIEN - Selon le linguiste Julien Soulié, la désaffection du latin et du grec nous prive

d’un apprentissage fondamental.


Par Inès de Boudemange | Le Figaro



«Le grec possède une impulsion plus baroque, plus rococo que le latin, qui lui a une structure un peu rigide.» Ruslan Gilmanshin/Ruslan Gilmanshin - stock.adobe.com


De moins en moins d’élèves apprennent le latin et le grec. Une perte regrettable quand on sait que les langues anciennes contribuent à l’enrichissement du vocabulaire et permettent de mieux appréhender l’histoire. Julien Soulié, linguiste et ancien professeur, insiste sur l’importance de ces «humanités».


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LE FIGARO. - En 2022, seuls 772 élèves ont choisi une langue ancienne comme spécialité aux épreuves du baccalauréat. Qu’est-ce qui, selon vous, explique la diminution du nombre de latinistes et hellénistes?


Julien SOULIÉ. - À mon sens, deux facteurs sont à l’origine de ce recul. Le premier est politique ; depuis des années, il existe une volonté, peut-être pas officielle mais au moins officieuse, de faire en sorte que les langues anciennes ne soient plus enseignées. Et ce pour une question de budget puisque, moins d’élèves choisissant naturellement d’apprendre ces langues anciennes, cela coûte cher à l’Éducation nationale. Les ministres successifs assurent vouloir revaloriser les langues anciennes en adoptant systématiquement un discours qui prétend défendre la culture et la civilisation héritée des langues anciennes mais, en réalité, ce recul des langues mortes a été organisé. Lorsque les heures de grec ou de latin sont placées à l’heure de la pause déjeuner, tôt le matin ou après une voire deux heures en permanence, les élèves sont naturellement découragés.

Le second facteur expliquant la diminution du nombre de latinistes et hellénistes réside dans le fait que ce sont des langues assez exigeantes. Et cette exigence linguistique est plus difficilement applicable aujourd’hui, à une époque où les élèves rencontrent déjà des difficultés dans leur langue maternelle, et ce surtout en grammaire. Lorsque certains élèves ne savent, en français, plus reconnaître un COD ou un complément circonstanciel, on ne peut pas leur enseigner le latin à la «vieille méthode», c’est-à-dire en leur faisant apprendre des déclinaisons. Et cette exigence linguistique, rendant les langues anciennes un peu rebutantes, explique aussi la désaffection pour ces langues.


 

« Lorsque l’on ne connaît pas un mot, avec des connaissances latines ou grecques, on devine son orthographe »


 

De quoi se prive-t-on en oubliant les langues anciennes?

Les langues anciennes permettent une ouverture très précieuse sur tout un panel d’autres langues. Plus on étudie de structures linguistiques, plus c’est facile de découvrir d’autres langues puisque notre cerveau ne se cantonne plus uniquement aux structures et mécanismes français. Il existe des parentés entre les langues ; par exemple, apprendre des déclinaisons latines facilite l’apprentissage de l’allemand. On peut ensuite mieux analyser notre propre langue et se rendre compte que certaines de nos structures viennent du latin. Enfin, on se prive aussi d’un enrichissement de notre vocabulaire, de nos compétences linguistiques, mais aussi de nous-mêmes.


Qu’est-ce qui rend encore unique l’apprentissage des langues anciennes, par rapport aux autres langues?

Le grec et le latin sont des langues mortes et quand il s’agit d’options, nous ne sommes pas de taille à lutter contre des langues vivantes. On a l’impression que c’est plus utile, concrètement, d’apprendre l’anglais ou l’italien que le latin qui, lui, n’est plus parlé si ce n’est au Vatican. Je pense que tous les jeunes collégiens devraient avoir une heure d’initiation au latin par semaine, en le raccrochant au français afin d’insister sur le lexique et les étymologies, les racines des mots français - et non pas faire de la grammaire. Cette heure-là de latin et ce nouvel apprentissage rendraient les élèves bien meilleurs en orthographe puisqu’ils acquerront une perception presque inconsciente de la langue française. Lorsque l’on ne connaît pas un mot, avec des connaissances latines ou grecques, on devinera probablement son orthographe. Par exemple, la racine «gunê» en grec signifie «femme» et en sachant ça on peut deviner l’orthographe et la signification de «gynécologue» («celui qui soigne les femmes»), mais aussi de «misogyne». En médecine, les étudiants doivent ingérer une quantité astronomique de mots compliqués qui seraient beaucoup plus faciles à retenir s’ils faisaient ou avaient fait un peu de grec en amont.


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L’aspect lexical est alors à valoriser. Ne permet-il pas aussi de susciter un intérêt culturel et historique chez les élèves?

Tout à fait, les langues anciennes sont de véritables ponts vers d’autres cultures et vers l’histoire. C’est intéressant pour un élève par exemple de découvrir que le mot latin «kaisar» a donné «kaiser» en allemand et «tsar» en russe. D’un point de vue historique, cela relie les césars de l’antiquité aux empereurs allemands ou russes. Apprendre une langue ancienne permet alors de prendre du recul par rapport à nos sociétés contemporaines. Que ce soit la philosophie, la géographie, les mathématiques ou l’histoire, tous ont été inventés par les Grecs. Ces influences continuent d’irriguer encore toutes nos sociétés. Les systèmes politiques, comme la démocratie, qu’ils ont inventés, ou la littérature, qu’ils ont produite, trouvent encore des résonances dans notre société actuelle et leurs personnages sont d’une richesse inépuisable. À l’aune de personnages comme Antigone ou Œdipe nous pouvons aborder la psychanalyse ou encore le statut des femmes ; et ainsi, étudier les langues anciennes permet de penser le monde d’aujourd’hui en s’éclairant du monde d’hier, de réfléchir et, en sommes, d’être plus humains.


 

« Près de 80% de notre vocabulaire est latin. Le français est une langue latine avec, par-dessus, quelques couches de grec »


 

En quoi est-ce que visualiser les racines grecques et latines permet de nous éclairer sur le monde?

Les racines créent notre lexique, celui que l’on utilise tous les jours. Tous les termes scientifiques depuis le XIXe siècle, à l’époque de la Révolution industrielle et des grands développements technologiques, sont construits à partir du grec. Le grec «oikos» signifie «maison», et il a donné les termes «écologie», «économie»... Et cette racine grecque permet donc de filer une métaphore offrant une certaine vision du monde: l’écologie est l’étude, la science de notre maison, et l’économie est l’administration de notre maison. Avec ces clés en main, on peut mieux appréhender le monde et ses dynamiques. Aussi, dans les mots nouveaux qui apparaissent chaque année dans le dictionnaire, un certain nombre d’entre eux sont formés à partir de racines grecques. Par exemple, les termes «doxocratie» et «ochlocratie» sont entrés récemment dans le dictionnaire et aux premiers abords, on ne les comprend pas. Mais si on s’intéresse aux racines on peut voir que «cratie» signifie le «pouvoir» et «okhlos» la «foule», donc l’ochlocratie est le pouvoir que peut exercer la foule.


Est-ce parce que le latin est plus accessible que le grec, qu’il est plus enseigné par les professeurs et appris des élèves?

C’est sûr que la richesse et la complexité du grec fait de lui une langue moins étudiée. Mais avant tout, près de 80% de notre vocabulaire est latin et le français est une langue latine avec, par-dessus, quelques couches de grec. Mais ces couches ne sont que de petites strates sans en être le socle, ce socle du lexique et de la syntaxe française étant le latin, dont nous héritons directement. Le grec possède une impulsion plus baroque, plus rococo que le latin, qui lui a une structure un peu rigide. Le grec a une capacité à créer, un peu comme l’allemand, des mots à rallonge, une capacité quasiment inépuisable. On retrouve cela chez Homère avec les «épithètes homériques» («la déesse aux yeux de vaches» ou «Achille aux pieds légers» par exemple) qui nous obligent en français à utiliser de lourdes périphrases, contrastant avec la fluidité grecque presque déconcertante. Mais j’ai l’impression que le grec rassemble toutes les qualités de souplesse: il existe aussi, comme en allemand, une quantité de préfixes et de particules, qui avec un seul verbe peuvent indiquer une myriade de sens. Alors que nous, en français, nous sommes plus limités et devons utiliser à chaque fois un verbe différent. Les phrases latines sont beaucoup moins étirées que les phrases grecques, le latin est concis et nécessite peu de mots tandis que le grec est foisonnant.


Que faire alors pour rendre ces langues attrayantes?

Beaucoup de professeurs ne parlent plus de latin mais de Langues et Cultures de l’Antiquité (LCA). Il ne s’agit plus aujourd’hui de ne faire que des versions ou des thèmes mais d’axer beaucoup sur l’étymologie, sur la culture et notamment la mythologie et ce de façon ludique. Pour attirer l’attention des élèves il faut choisir un axe d’attaque qui soit plaisant, et non commencer directement avec un texte de César! Par exemple, on pourrait s’intéresser aux sortilèges et à la mythologie de Harry Potter. JK Rowling s’est beaucoup nourrie des langues anciennes. Pareillement dans Hunger Games où un personnage s’appelle Sénèque et où l’image du Capitol, qui est avant tout une colline romaine, est reprise. On pourrait également leur montrer l’usage des langues anciennes dans la publicité: «nivea» signifie «neige» en latin, et donc, la crème Nivea est la «crème blanche comme neige». En bref, il faut montrer aux élèves ce qui, dans les langues considérées mortes, continue à irriguer notre culture et nos langues vivantes.

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